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Donjons romans en Poitou-Charentes

Dossier IA16008272 réalisé en 2010

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LES DONJONS ROMANS

Donjon roman. C’est ainsi qu’André Châtelain, dans les années 1970, définit le modèle de la tour de pierre de plan quadrangulaire qui constitue l’élément marquant des châteaux des XIe et XIIe siècles. En Poitou-Charentes, il avait dénombré une vingtaine d’édifices. D’autres ont été proposés depuis, multipliant par trois le corpus des tours maîtresses dans la région. Nous avons dû finalement en rejeter une bonne part, faute d’arguments tangibles pour une datation haute.

La tour dans les textes

La mention de la tour - turris - dans les textes devrait permettre l’identification de quelques édifices. Le Conventum en signale plusieurs avant 1030, parfois distinctes du reste du château et toujours représentatives de l’affirmation d’un pouvoir seigneurial ; mais s’agit-il de la grande tour de pierre quadrangulaire ou d’une tour de bois ? À Chizé, il ne reste que la motte ; des vestiges d’enceinte et une motte à Vivonne, plus rien à Oléron ; et à Melle, la tour mentionnée au début du XIe siècle était-elle élevée sur la motte portant l’église Saint-Savinien, ou s’agit-il déjà de la grande tour du château déplacé sur le haut du plateau (actuelle place Bujault) et connue par la gravure de Claude Chastillon ? Le cas de la construction de la tour d’Ardenne est exceptionnellement bien documenté. Un texte fait référence à la tour bâtie avant 1117 pour Richard de Montbrun. Le château repris au fil des siècles conserve deux tours rondes, dont celle qui paraît la plus ancienne est interprétée unanimement comme la tour du début du XIIe siècle. Les caractéristiques architecturales démentent une telle datation. Rappelons d’ailleurs qu’aucune tour de plan circulaire n’a pu encore être clairement datée avant le milieu du XIIe siècle en France. La tour de Mirebeau a-t-elle existé ? La chronique de Roger de Wendover relate la prise du château par le roi de France Philippe Auguste en 1202, en précisant que la reine Aliénor était alors réfugiée dans la tour (turrem) avec peu de défenses. On peut se demander si cette tour ne désigne pas l’ensemble de la motte et des constructions qu’elle porte, ce que l’on peut également désigner comme le donjon : le noyau castral réservé à l’usage seigneurial et représentatif de ce pouvoir.

Les édifices conservés

A contrario, la plupart des grandes tours encore conservées et identifiées sans hésitation comme des « donjons romans » ne sont pas mentionnées dans les textes contemporains : Loudun, Moncontour, Chauvigny, La Rochefoucauld, La Roche-Posay, La Tour-aux-Cognons (Civaux), Beaumont, Marthon, Bayers, etc. Les datations stylistiques peuvent être avancées… à une centaine d’années près, au XIe ou au XIIe siècle ! De plus, certaines observations archéologiques révèlent que les tours ont pu être souvent surhaussées voire reconstruites au même emplacement. La fouille du château baronnial de Chauvigny a dégagé les restes d’un premier édifice de dimensions modestes, enchâssé dans la construction palatiale visible aujourd’hui. À Pons, les fouilles en cours offrent une nouvelle lecture du donjon que l’on croyait bien daté de la fin du XIIe siècle. Ses fondations s’appuient sur une construction antérieure arasée que des analyses de charbon de bois peuvent dater de l’an mil. Dans ce contexte, la datation archéologique proposée par Nicolas Faucherre et Ludovic Riou pour la tour de Broue (Saint-Sornin), au milieu du XIe siècle, prend toute son importance. Et l’étude de ses dispositions, en dépit de l’état de ruine, nous donne quelques arguments pour préciser le corpus des tours romanes en Poitou-Charentes. Finalement, et sur des critères essentiellement stylistiques, il faut en convenir, nous retenons une trentaine d’édifices seulement, disparus ou conservés, sur la masse des 450 châteaux recensés. C’est dire le caractère exceptionnel d’une telle construction. Dans cet ensemble sont réunis les tours d’Angles-sur-l’Anglin, Barbezières, Bayers, Beaumont, Béruges, Château-Larcher, le donjon des évêques et celui de Gouzon à Chauvigny (et peut-être aussi Harcourt), Civaux, Confolens, Moncontour, Montbron, Montignac, Niort, Pons, La Rochefoucauld, La Roche-Posay, Montreuil-Bonnin, Touffou à Bonnes, Saint-Germain-de-Confolens, Broue à Saint-Sornin et le terrier de Toulon. Nous retenons également les tours disparues de Châtelaillon, Oléron, Richemont, Moncabré à Gençay, Jarnac, Melle, Royan et Tonnay-Boutonne.

Le doute subsiste pour les tours d’Angoulins, Ardilleux, Aubeterre, Beurlay, Blanzac, Bonneuil-Matours, Bressuire, Brigueuil, Chabanais, Ry à Coussay, Migné-Auxances, Gençay, L’Isle-Jourdain, Bardine à Lorignac, La Forêt-de-Tessé, Loubert à Roumazières, Saint-Genis-d’Hiersac, Taizé-Aizie, Tonnay-Charente, Morthemer, la Chaise à Vouthon et Villebois-Lavalette.

Sont exclues les tours de Saint-Cassien à Angliers, d’Ardaine à Bonnes, Aulnay, de Bellefois à Neuville, Brettes, Cherves, Berrie, du Pin à Coulonges, l’Isleau à Saint-Sulpice-d’Arnoult, Mornac-sur-Seudre, Tourriers, la Chapelle-Bellouin, Marmande, Saint-Sauvant, Vouthon, Château-Fromage à Bignoux, Saint-Julien-l’Ars, le Bois-Pouvreau à Ménigoute, la Tour de Chez-Philippeau à Ozillac. Dans cette dernière liste, nous relevons néanmoins plusieurs édifices qui présentent presque toutes les caractéristiques architecturales du donjon roman, reprenant un type qui a marqué les XIe et XIIe siècles et se pérennise parfois dans le courant du XIIIe siècle. La présence de l’entrée en rez-de-chaussée, et d’autres indices comme le contexte historique, les excluent cependant de notre liste.

En revanche, nous avons conservé parmi les constructions romanes des édifices aux formes nouvelles ou atypiques, comme Béruges, Château-Larcher et Montreuil-Bonnin. Béruges et Château-Larcher, que nous datons du milieu du XIIe siècle, présentent des tours maîtresses dont la particularité est de présenter un énorme éperon triangulaire face à l’attaque. Leur plan général est par conséquent pentagonal, avec des tourelles qui ont pu être greffées à l’arrière. La conception élaborée de ces deux donjons ne les exclut pas du corpus d’édifices romans.

Les édifices disparus

Sur la foi de caractéristiques architecturales marquantes, les historiens reconnaissent sans hésiter quelques édifices disparus dans la famille des grandes tours élevées au XIe ou au XIIe siècle dans notre région. Ils ne sont connus que par l’iconographie ancienne. La précieuse série de dessins de Claude Chastillon en signale plusieurs : Melle, Jarnac, Royan, Tonnay et peut-être également Châtelaillon, même si le dessin est moins net. Les détails architecturaux confirment la caractérisation d’un type sinon la fidélité de la représentation, même si l’illustrateur a pu hésiter parfois sur le nom d’un site. Les plans et dessins de Claude Masse, complétés parfois par des descriptions, constituent également une source d’information précieuse pour l’étude des châteaux d’Aunis et de Saintonge. Au château de Tonnay-Charente, il décrit des fossés et terrassements en indiquant que « tous ces ouvrages sont ruinés aussi bien que sa grosse tour qui tenait lieu de donjon, détruite en 1574 ». Plusieurs édifices disparus plus récemment sont connus par des dessins du XIXe siècle. C’est le cas de Tonnay-Boutonne, où l’on sait ainsi que la motte, à peine visible dans le bourg aujourd’hui, était surmontée d’un gros donjon quadrangulaire qui apparaît sur deux dessins de Nicolas Moreau du début du XIXe siècle. C’est sur l’interprétation d’un dessin de Paul Mercier édité en 1842 que l’on restitue un donjon roman à contreforts au château de Blanzac. Pourtant, le fort talus de base dans lequel s’enfoncent les contreforts plats évoque plutôt une formule architecturale plus tardive. Il faut parfois recourir à des représentations plus récentes pour étudier un édifice dont on a oublié l’existence. À Mazeuil, le donjon des Mées a été détruit dans les années 1940, et nous n’en conservons qu’un dessin et de vagues souvenirs. Mais faut-il faire confiance aux notes d’érudits qui le datent du XIIe siècle ? Sa forme massive dépourvue de contreforts fait plutôt référence à la fin du Moyen Âge, comme les autres constructions encore visibles sur le site. La disparition du donjon du Rochereau (à Roullet) est encore plus récente ; des illustrations et des descriptions confirment sans ambiguïté l’existence de l’édifice de plan carré, sur motte. Mais sa datation n’est pas assurée. Pour tous les édifices disparus, l’iconographie est cependant très utile lorsque la précision du dessin met en valeur des éléments architecturaux qui constituent des critères datants.

Les mentions et descriptions dans les textes élargissent le corpus des tours supposées romanes mais ne sont pas plus fiables que l’iconographie. À Buxeuil, aux confins de la Touraine, le donjon médiéval aurait été emporté par une crue en 1530. Il est donc bien difficile d’en confirmer la datation. À Brigueuil, l’ancienne chronique de Varlet restitue un donjon de plan carré, avec sept étages, haut de 135 pieds. On sait en effet par différentes sources qu’il a été détruit en 1702. Il n’en resterait que la base transformée en habitation. Rien ne permet de l’attribuer à l’époque romane si ce n’est l’existence de contreforts plats. Les conclusions livrées par les savants de la fin du XIXe siècle doivent être suivies avec prudence ; à Beurlay, l’ancien château de Pontoise est décrit comme une motte qui portait un donjon rasé au XIXe siècle. L’abbé Michon a laissé de nombreuses notes sur les monuments de la Charente ; il indique par exemple qu’en 1844 « il ne subsiste du château primitif de Chabanais que le mur en granit qui s’élève au-dessus du pont de la Vienne, et une tour carrée à contreforts étroits ». L’iconographie ancienne ne permet pas de confirmer l’ancienneté de cette dernière. L’importance de ce château, contrôlant un pont important sur la Vienne, justifierait néanmoins une construction imposante. À Barbezières, l’érudit charentais Alexis Favraud a réalisé au début du XXe siècle quelques croquis avant la destruction du site. Ils montrent une tour de pierre carrée de 15 mètres de côté dont les murs étaient encore conservés en élévation sur 2,50 mètres de hauteur et des restes d’enceinte. Les vestiges ont été dégagés avant d’être rasés en 1968, révélant un souterrain et des objets témoignant d’une occupation médiévale liée à un milieu chevaleresque (céramiques, éperons, fers à cheval, épée) ainsi qu’un denier d’argent du XIIe siècle. Toutes ces informations sont suffisantes pour attester de l’existence d’un château des XIe-XIIIe siècles, mais peut-être pas pour confirmer l’existence d’un donjon roman. Et à Bressuire, Bélisaire Ledain et Raymond Barbaud identifient un pan de mur comme le reste du donjon qui devait, immanquablement, dominer le château du XIe siècle. Nous n’avons aucun élément pour confirmer cette hypothèse. Pierre Amédée Brouillet mentionne les vestiges d’une tour carrée dotée de contreforts plats protégeant un pont sur la Vienne à Availles-Limouzine. L’une des maisons donnant sur le pont semble en effet englober un pan de mur plus ancien ; mais cette simple observation n’est pas suffisante pour dater l’édifice. La présence de contreforts plats, d’ailleurs, ne suffit pas à faire d’une haute tour aux murs épais un édifice roman. Ce mode de construction se pérennise tout au long du Moyen Âge même s’il n’est pas très courant. Songeons par exemple au donjon de Migné-Auxances, qui a fait l’objet d’études récentes. S’il n’était renforcé de contreforts plats, personne n’aurait osé le dater de l’époque romane. Il reste d’ailleurs totalement absent des textes jusqu’au début du XVe siècle. À Taillebourg, enfin, Frédéric Chassebœuf signale pour le château médiéval une tour maîtresse quadrangulaire disparue, mais sans produire de preuves.

Caractéristiques architecturales

Toutes les tours étudiées dans les châteaux romans de Poitou-Charentes sont en pierre et nous ne trouvons presque jamais, dans les textes, de mentions de tours de bois. Les fouilles sont trop rares et trop anciennes pour avoir pu relever les trous de poteaux qui pourraient en signaler l’existence. Pourtant, on considère généralement que la plupart des mottes castrales étaient surmontées de tours de bois. Lorsqu’elles ont été décapées, sinon fouillées, elles montrent assez souvent des vestiges de construction de pierre mal datés. Et des mottes portent encore de belles tours de pierre, comme celle de Broue (Saint-Sornin) qui a pu être datée du milieu du XIe siècle. Cette tour est bâtie en moellons renforcée de chaînages de pierres de taille. Notons cependant que l’usage du moyen appareil apparaît très tôt. Plusieurs tours que nous considérons parmi les plus anciennes du corpus sont des constructions imposantes et très soignées (Loudun, La Roche-Posay).

Les plus hautes tours atteignent 25 à 30 mètres si l’on ne tient pas compte de l’existence d’anciens fossés. Le donjon de La Rochefoucauld s’élevait à 33 mètres de haut, mais il avait été rehaussé à la fin du Moyen Âge, comme celui de Moncontour. La très étroite tour carrée de Loudun, juchée sur une colline, s’impose dans le paysage à des lieues à la ronde. Elle conserve ses dispositions originelles au sommet, à 31 mètres de hauteur. C’est avant tout une tour de guet et un symbole.

Pour les châteaux comme pour les églises et tout autre édifice de pierre présentant une certaine élévation, les bâtisseurs prévoyaient des contreforts de pierre dont la fonction était incontestablement de soutenir les murs ; la taille en était certainement prévue de façon assez empirique. Sur les tours maîtresses, la largeur des contreforts est très variable, de 0,80 à 2,20 mètres ou plus, et l’épaisseur limitée à 0,30 ou 0,40 mètre. Les édifices qui n’en possèdent pas sont rares avant le XIIIe siècle en Poitou-Charentes (Confolens ?). En dehors des contreforts, qui soulignent l’élévation, les murs restent lisses et austères, avec de très rares ouvertures. Cette silhouette doit cependant être nuancée. Ces tours de pierre supportaient de nombreux dispositifs en bois, à l’intérieur comme à l’extérieur : les toitures et les hourds à l’extérieur, les cages d’escalier, planchers et balcons à l’intérieur.

La tour maîtresse romane est essentiellement une tour carrée, ou rectangulaire. Les côtés excèdent rarement 12 à 14 mètres de longueur, de sorte qu’à l’intérieur il n’est pas nécessaire de prévoir un mur de refend ou un pilier pour constituer un relais intermédiaire portant les poutres des planchers. De fait, on ne trouve jamais de refend, du moins dans la construction originelle. Seul le donjon de La Rochefoucauld présente en partie basse un énorme pilier soutenant une voûte en berceau à plusieurs quartiers.

On constate que la voûte a été introduite tardivement dans les tours romanes (Béruges, Pons, Saint-Rémy-sur-Creuse, le Haut-Clairvaux). De fait, elle n’apparaît pas dans les édifices qui nous paraissent les plus anciens (Broue, Loudun, La Roche-Posay, Chauvigny). Quant aux autres tours, souvent arasées, elles témoignent au moins d’un principe généralisé et reconnu depuis longtemps : voûtées ou couvertes d’un plancher, les salles basses sont de hauts volumes sombres disposant d’étroites fentes d’aération. On y accédait par un trou percé dans la voûte ou dans le plancher. La tradition populaire en fait des cachots. L’absence de latrines exclut généralement cette interprétation. Les archéologues y voient plutôt des niveaux de stockage. L’interrogation reste entière quant à la nature des denrées ou des biens entreposés ici et aux conditions de leur transport.

Les niveaux bas de la tour sont toujours aveugles ou aérés par de minces fentes de jour et l’accès aux volumes intérieurs se fait par une porte étroite, à plusieurs mètres de hauteur du sol de la cour du château. La hauteur de la porte d’entrée est l’une des caractéristiques les plus flagrantes de l’identification de la tour romane. Le principe en a été reconnu depuis longtemps. Les seules exceptions notables sont les donjons de Chauvigny (château baronnial) et de Niort, ce qui se justifie par l’existence d’une petite cour intérieure précédant la tour. C’est l’accès à cette dernière qui est alors surélevé. Les niveaux de circulation qui avoisinent la tour ont pu être modifiés au cours du temps, de sorte que la porte paraît parfois moins haute qu’à l’origine (Loudun, Montignac). Mais aucune tour romane ne présente d’entrée en rez-de-chaussée. À Moncontour, La Roche-Posay, Gouzon, Civaux, La Rochefoucauld, elle est située à 5 ou 6 mètres de hauteur et se distingue des autres ouvertures par son encadrement étroit mais assez haut (2,55 mètres de hauteur à La Rochefoucauld ou à Gouzon).

Les murs étant épais (souvent 1,80 à 2,50 mètres d’épaisseur), les espaces intérieurs sont limités. Chaque étage enfermait un espace de 40 à 60 mètres carrés dont on ne sait s’il était recoupé par des cloisons. Cela explique qu’au fil des siècles l’on ait jugé utile de doubler ces tours, afin d’élargir les espaces habitables (Gouzon à Chauvigny, Touffou à Bonnes). Dans cet ensemble, quatre édifices se distinguent par leurs dimensions exceptionnelles : Broue, Pons, le donjon des évêques de Chauvigny et Niort (avec deux tours). Broue peut être attribué au comte d’Anjou, Geoffroy Martel. Le château des évêques de Poitiers à Chauvigny a été élevé en plusieurs étapes, mais le donjon visible est aussi daté du XIe siècle ; l’analyse reste à préciser toutefois. Le donjon voisin d’Angles-sur-l’Anglin peut relever du même contexte ; il n’en reste qu’un pan de mur, dont la longueur peut s’expliquer simplement par la volonté de barrer l’éperon rocheux qu’il traverse. Quant à Pons et Niort, ils ne sont pas antérieurs à la fin du XIIe siècle dans leur état actuel, et ce sont des constructions comtales. Pons a été agrandi au moins à deux reprises, peut-être à la suite d’une destruction volontaire. Constitué de deux tours contemporaines reliées par une muraille dès l’origine, le donjon de Niort présente un programme original et imposant. D’autres caractéristiques architecturales le désignent comme un édifice de transition qui intègre déjà des principes constructifs et défensifs annonçant la période suivante.

À l’intérieur, les trous de boulin traversants se différencient nettement des trous d’encastrement des poutres portant les planchers. Ceux-ci sont de forme carrée, de section plus importante, et sont alignés sur deux murs en vis-à-vis. Les têtes des poutres devaient être scellées dans les murs ; cela induit également que les murs étaient montés par assise. Il est assez facile de restituer les planchers grâce à ces trous. Ils sont associés à des corbelets soulageant les sablières à Civaux ou à Chauvigny. Un retrait dans le mur marque également la trace d’un plancher à Moncontour et à Montreuil-Bonnin. À La Roche-Posay, on voit que les bâtisseurs ont dû rattraper l’horizontalité avec une petite assise de pierres plates avant de poser le plancher de l’étage. Lorsque les trous ont été manifestement creusés après coup, ils témoignent d’un réaménagement ; et c’est très souvent le cas. Une observation attentive des parements nous permet d’affirmer que la plupart des hauts volumes initiaux des tours ont été recoupés a posteriori pour créer des niveaux d’habitation. Le cas est très net au donjon de La Roche-Posay où il n’existait donc qu’une seule salle habitable, vaste mais dépourvue de cheminée. Les mêmes dispositions se lisent également à Civaux, où la partie basse est organisée en deux niveaux par un entresol sur plancher, alors que l’entrée s’ouvre, à 6 mètres de hauteur environ, sur une salle dont les ouvertures et la cheminée ont été créées tardivement. À Loudun, les parements intérieurs de la tour ne sont percés que de rares et étroites fentes de jour, et la porte d’entrée s’ouvre sur la cour du château. Le volume est étroit (5 mètres de côté) et sans doute terriblement sombre jusqu’à la toiture. La fonction évidente de la tour est de surveiller les abords de la ville. Disons-le d’emblée : elle est étonnamment vide et impropre à tout autre usage. Elle appartient clairement à la famille des tours-beffrois bien définie par Jean Mesqui. Le même constat peut être fait à Moncontour, dont les cheminées sont aménagées au XIVe ou au XVe siècle. La partie basse est scindée en deux niveaux, dont le supérieur seul bénéficie d’ouvertures d’aération vers l’extérieur. La porte d’entrée dessert un volume unique doté d’une fenêtre. Et les plus vastes édifices n’échappent pas à cette lecture. Pas de cheminée visible au donjon de Pons, ni à celui de Gouzon, en dehors de celle qui est accrochée à la face externe et qui témoigne qu’un bâtiment y a été accolé.

À travers toutes ces modifications, nous pouvons cependant entrevoir les traces des couronnements d’origine et prêchons, encore une fois, pour la réalisation de véritables études du bâti avant la restauration. L’exemple le plus frappant est la tour de Loudun. En dépit des reprises du parement réalisées au XIXe siècle, on distingue encore très bien au sommet les vestiges des chéneaux de la construction originelle. Au sommet de la tour de Broue, le reste d’un chéneau soutient aussi l’hypothèse d’une toiture à quatre pans en contrebas du parapet ; l’angle nord-ouest contenait un escalier droit qui permettait d’accéder au couronnement du mur. Le donjon de Gouzon, à Chauvigny, présente également les traces d’une toiture disparaissant entièrement à l’intérieur des murs qui forment un parapet de 2,50 mètres autour. Les empochements des pièces de charpente ont permis aux archéologues de restituer la pente du toit à 48 degrés.

Le modèle du donjon normand se diffuse tout au long du XIIe siècle en Europe, avec des édifices de plus en plus imposants de part et d’autre de la Manche. Les historiens d’art qualifient de « donjon-palais » de très vastes vaisseaux de pierre - à la fois tours et blocs d’appartements - qui réunissent en un même corps de bâtiment les fonctions édilitaires et privées des grands princes. Les donjons romans les plus vastes du Poitou-Charentes peuvent, dans leur grande salle haute, intégrer des espaces d’apparat et des espaces privés éventuellement séparés par des cloisons mobiles (Broue, Chauvigny, Pons) ; mais ils ne correspondent pas vraiment aux types des donjons-palais normands qui associent également aula et capella.

Aires d'étudesRégion Poitou-Charentes
Dénominationsdonjon

Références documentaires

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(c) Région Poitou-Charentes, Inventaire du patrimoine culturel - Baudry Marie-Pierre